Gotō Akio 後藤昭雄, Kawai Kōzō 川合康三, Kojima Tsuyoshi 小島毅, Kuroda Mamiko 黒田真美子 et Ōtani Masao 大谷雅夫 (dir.), Chūgoku/Nihon ‘Kan’ bunka daijiten 中国/日本〈漢〉文化大事典 (Grand dictionnaire de la culture « sinitique » en Chine et au Japon), Tōkyō, Meiji sho-in 明治書院, 2024, 952 p.
Par Axel MICHEL (doctorant à l’EPHE-PSL / CRCAO)

Les dictionnaires et les encyclopédies se prêtent, par nature, assez mal à l’exercice du compte-rendu de lecture. Le cas du très récent Chūgoku/Nihon ‘Kan’ bunka daijiten 中国日本<漢>文化大事典 (Grand dictionnaire de la culture « sinitique »[1] en Chine et au Japon ; ci-après Grand dictionnaire) est toutefois un peu particulier puisqu’en plus de remplir une fonction encyclopédique, il se présente presque comme un manuel d’histoire culturelle. Pour être plus précis, il s’agit ici d’une encyclopédie de la culture lettrée chinoise, de sa formation en Chine à sa réception et sa mutation au Japon. Cette idée d’une trajectoire partant de la Chine pour arriver au Japon structure pleinement l’ouvrage, et, de fait, les entrées sont classées dans l’ensemble non pas par ordre alphabétique, comme on pourrait l’attendre, mais selon une progression chronologique. C’est aussi la raison pour laquelle le Grand dictionnaire est divisé en deux grandes parties (hen 篇), la première traitant de la Chine (Chūgoku-hen 中国篇), et la seconde du Japon (Nihon-hen 日本篇).
Revenons brièvement sur le titre quelque peu singulier de l’ouvrage. Son objet est donc, semble-t-il, la « culture sinitique » (kan-bunka 漢文化) et l’emphase est mise sur le caractère 漢 (ch. han, jp. kan). Ce caractère évoque la dynastie Han mais renvoie ici plus spécifiquement à l’écriture chinoise et ses fameux sinogrammes (ch. hanzi, jp. kanji 漢字, litt. « les caractères des Han »)[2]. L’efflorescence de cette écriture au Japon à partir du viie siècle[3] alla de pair avec une intense réception de la culture lettrée chinoise, réception qui donna lieu à des développements propres au Japon. D’où cette idée d’une « culture sinitique » (ou sinographique) qui ne soit pas le propre de la Chine, bien ce que cette dernière en soit le berceau : il existe donc aussi bien une « culture sinitique » chinoise que japonaise[4].
La question de la présence culturelle chinoise au Japon est ainsi au centre du projet du Grand dictionnaire et on en trouve concrètement la manifestation dans la rédaction et l’agencement des entrées. Nous proposons de distinguer – sans ordre particulier et sans prétendre à l’exhaustivité – cinq spécificités notables de cette encyclopédie.
- La présence d’une sous-entrée « Réception au Japon » (Nihon ni okeru juyō 日本における受容) dans un grand nombre d’entrées de la partie « Chine »
De nombreuses entrées qui concernent des objets culturels chinois se terminent, en effet, par une section dédiée à la réception au Japon de l’objet en question. Ceci a le mérite, d’une part, de faire comprendre que beaucoup d’objets chinois empruntent des trajectoires transfrontalières et finissent par avoir une vie propre dans le paysage culturel japonais, et, d’autre part, de donner à lire une histoire propre à la réception de tel ou tel objet. Si, par exemple, beaucoup de textes chinois sont importés au Japon, tous n’y ont pas la même importance, celle-ci étant elle-même variable selon les époques et les groupes sociaux. Ces sous-entrées peuvent concerner aussi bien des œuvres littéraires précises (ex. le Wenxuan / Monzen 文選, « Anthologie littéraire ») que des personnes (ex. le fonctionnaire lettré Wang Xizhi / Ō Gishi 王羲之, 303-361) voire des notions (comme celle de parallélisme littéraire, pianwen / benbun 駢文). Signalons enfin que même des entrées qui n’incluent pas explicitement la sous-entrée « Réception au Japon » peuvent tout de même comporter des développements à ce sujet.
- Une focalisation sur le rapport à la Chine d’objets en apparence « purement japonais »
Il est intéressant de voir que certaines œuvres littéraires souvent perçues comme très représentatives de la culture japonaise ont le droit à leur entrée, mais celle-ci est alors cadrée autour de la question de la réception de la littérature chinoise. C’est notamment le cas du Kokin waka shū 古今和歌集 (Recueil de poèmes japonais d’hier et d’aujourd’hui, 905), du Makura no sōshi 枕草子 (Notes de chevet, vers l’an 1000) ou du Genji monogatari (Dit du Genji, idem). On trouvera également des entrées consacrées à des auteurs modernes, abordés encore une fois sous l’angle de leur rapport aux lettres chinoises, de Mishima Chūshū 三島中洲 (1831-1919), à Akutagawa Ryūnosuke 芥川龍之介 (1892-1927), en passant, entre autres, par Nakae Chōmin 中江兆民 (1847-1901), Narushima Ryūhoku 成島柳北 (1837-1884), Masaoka Shiki 正岡子規 (1867-1902), Natsume Sōseki 夏目漱石 (1867-1916), Mori Ōgai 森鷗外 (1862-1922) ou Kōda Rohan 幸田露伴 (1867-1947).
- La présence d’entrées qui ne concernent pas un objet culturel spécifique (une œuvre, un concept, un auteur) mais une thématique générale
Trouver des entrées à part entière sur des thématiques vastes comme « Réception et mutation de la littérature chinoise » (Kanbungaku no juyō to henyō 漢文学の受容と変容), « Changements dans la vision de la Chine » (Chūgoku-kan no hensen 中国観の変遷) ou encore « Les auteurs japonais modernes et la littérature chinoise » (Kindai sakka to kanbungaku 近代作家と漢文学) est sans aucun doute une des grandes originalités de ce dictionnaire[5]. On appréciera à ce titre la longueur de ces entrées – jusqu’à six pages pour certaines – qui offrent des développements précis et nuancés. Il convient ici de mentionner également les entrées comparatistes, comme celle portant sur « La poésie vernaculaire et la poésie en chinois » (Waka to kanshi 和歌と漢詩).
- La place inédite accordée à des objets culturels souvent marginalisés
Le Grand dictionnaire offre naturellement une place privilégiée aux productions japonaises écrites en langue chinoise, ce qui permet, par exemple, que des œuvres peu connues aient le droit à des entrées qui se distinguent de celles d’autres encyclopédies par leur longueur et la qualité des informations. Un exemple typique est celle consacrée au Ruijū kudaishō 類聚句題抄 (« Recueil de poésies composées à partir d’un vers chinois classées méthodiquement », milieu/fin du xie siècle ; aussi appelé Ruijū koshi 類聚古詩, « Anciens poèmes classés méthodiquement »). Alors que le recueil est soit absent, soit présenté trop brièvement dans la grande majorité des encyclopédies, l’entrée du Grand dictionnaire traite aussi bien de son contenu que des auteurs sélectionnés, de l’histoire de sa compilation ou même plus largement de la notion de Kudai 句題 (« Vers chinois servant de sujet à un poème »). On pourra également citer l’entrée consacrée aux Ganmon 願文 (« Textes votifs ») qui présente en détail l’histoire de ces textes, leur forme, leur contenu et les recueils qui nous les transmettent.
- La présence d’œuvres chinoises dans la section « Japon » pour souligner le caractère singulier desdites œuvres dans l’histoire du Japon
Alors que, sans surprise, l’entrée consacrée au poète chinois Bai Juyi 白居易 (772-846) se trouve dans la partie « Chine » du dictionnaire, il peut sembler étonnant que son recueil de poèmes, le Baishi-wenji / Hakushi-bunshū 白氏文集 (« Recueil de poèmes du sieur Bai »)[6] soit placé dans la partie « Japon ». En réalité, l’importance majeure qu’a occupée le recueil dans la culture lettrée du Japon dès la fin du ixe siècle justifie amplement ce choix (qui est d’ailleurs également appliqué à d’autres œuvres chinoises). Bai Juyi devient, en effet, très rapidement une référence majeure pour tous les poètes japonais, et son influence séculaire sur la littérature japonaise dans son ensemble a fait l’objet d’un grand nombre d’études. Peut-être plus encore qu’en Chine, l’œuvre de Bai Juyi représente un pilier de la culture lettrée du Japon. Par contraste, des poètes chinois tels que Du Fu 杜甫 (712-770) ou Li Bai 李白 (702-762), pourtant considérés comme d’immenses figures dans l’histoire de la littérature chinoise, n’ont pas – dans les premiers temps du moins – fait l’objet d’une telle réception.
Si nous avons jusque-là souligné les spécificités « non-encyclopédiques » du Grand dictionnaire, il convient de rappeler que celles-ci n’altèrent nullement son rôle d’ouvrage de référence à consulter ponctuellement. À ce titre, la présence en fin de volume d’une chronologie générale, qui s’étend de l’an 57 jusqu’à 2012, des interactions entre le Japon et les pays d’Asie orientale est plus que bienvenue. On pourrait regretter l’absence notable de certains auteurs et textes japonais, ainsi que la participation quasiment inexistante de chercheurs occidentaux (soulignons tout de même la contribution de Matthew Fraleigh), mais ces quelques réserves relèvent presque de l’ordre du déraisonnable compte tenu de la très grande qualité de l’ouvrage.
[1] Nous reprenons le terme de « sinitique » au sens de ce qui renvoie à la langue chinoise classique (écrite) à Arthur Defrance, La Poésie japonaise de l’époque de Nara. Entre recréation de la Chine et création de la tradition nationale, thèse de doctorat, 2022, passim. Il adapte lui-même le terme sinitic, désormais très courant dans le monde anglophone, employé par Victor Mair, « Buddhism and the Rise of the Written Vernacular in East Asia: The Making of National Languages », The Journal of Asian Studies vol. 53 n°3, 1994, p. 707-751.
[2] Il n’est ainsi pas surprenant que la première entrée du dictionnaire soit consacrée à ces caractères.
[3] Sur l’histoire de l’écriture au Japon, voir David B. Lurie, Realms of Literacy. Early Japan and the History of Writing, Cambridge, Harvard University Press, 2011.
[4] Pour plus de détails sur ce sujet, voir Saitō Mareshi, Qu’est-ce que le monde sinographique ? Quatre conférences du professeur Saitō Mareshi au Collège de France, trad. par Arthur Defrance, Travaux et conférences de l’Institut des hautes études japonaises, Paris, Collège de France, 2021.
[5] On trouvera abondamment ce genre d’entrées dans Nihon kanji-gakkai 日本漢字学会 (éd.), Kanji bunka jiten 漢字文化事典 (Encyclopédie de la culture sinographique), Tōkyō, Maruzen shuppan 丸善出版, 2023. Malgré l’appellation « encyclopédie » (jiten 事典), cet ouvrage est bien plus conçu comme un manuel pédagogique, soigneusement divisé en chapitres thématiques, que comme un dictionnaire.
[6] Nous donnons ici la lecture japonaise Hakushi-bunshū (celle donnée dans le Grand dictionnaire), et non celle qui demeure la plus courante dans les études japonaises occidentales, Hakushi-monjū. Cette dernière lecture a, semble-t-il, émergé durant l’ère Meiji et ne correspond pas à l’usage prémoderne. Sur ces questions, voir Kamitaka Tokuharu 神鷹徳治, Hakushi-bunshū wa ‘monjū’ ka ‘bunshū’ ka 白氏文集は<もんじゅう>か<ぶんしゅう>か (Recueil de poèmes du sieur Bai : « monjū » ou « bunshū » ?), Tōkyō, Yūgaku-sha 游学社, 2012.
Lien du site de l’éditeur, qui donne accès à un extrait, ainsi qu’à la table des matières.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Sfej (4 avril 2026). Gotō Akio 後藤昭雄, Kawai Kōzō 川合康三, Kojima Tsuyoshi 小島毅, Kuroda Mamiko 黒田真美子 et Ōtani Masao 大谷雅夫 (dir.), Chūgoku/Nihon ‘Kan’ bunka daijiten 中国/日本〈漢〉文化大事典 (Grand dictionnaire de la culture « sinitique » en Chine et au Japon), Tōkyō, Meiji sho-in 明治書院, 2024, 952 p. Japon(s). Consulté le 4 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/160k5
